Le Vif-L'Express libère sa presse
Le Vif-L'Express libère sa presse
Mercenier philippe28 januari 2009 – 16:14
Le Vif-L'Express libère sa presse
Un journalisme mis au pas
Le brutal licenciement signifié sans motif, le jeudi 22 janvier, à
quatre journalistes chevronnées de l'hebdomadaire Le Vif /L'Express
n'est pas qu'une péripétie douloureuse au sein d'une grande
entreprise, comme il s'en déroule hélas chaque jour dans le pays. La
mise à l'écart de collaboratrices qui comptent jusqu'à vingt ans
d'ancienneté au sein du magazine, et qui en ont forgé les valeurs
autant que la réputation, relève en l'occurrence d'une épuration dont
les intentions manifestes sont inquiétantes pour la liberté
rédactionnelle du Vif en particulier et pour le journalisme en général.
Le directeur du Vif/L'Express, qui s'était déjà signalé
antérieurement à Trends/Tendances par une propension à distribuer des
C4, et qui en est, au Vif, à 6 licenciements, 2 départs et 2
déplacements imposés, l'a précisé lui-même : aucune raison économique
ne l'a poussé à congédier la rédactrice en chef et 3 rédactrices
spécialisées l'une en politique intérieure, l'autre en sciences, la
troisième en culture. Invoquant des relations dégradées entre
l'équipe de rédaction et la rédactrice en chef, la direction – qui
n'a pas réussi à résoudre ces problèmes – a choisi la manière la plus
radicale d'y mettre fin. Le prétexte est non seulement léger mais, en
outre, il ne concerne pas toutes les journalistes concernées.
La valse des licenciements, entamée au Vif voici bientôt trois ans,
traduit en réalité une obsession constante : mettre au pas la
rédaction du premier magazine d'information générale de la Communauté
française, qui avait précisément fondé sa crédibilité sur une totale
indépendance d'analyse et de jugement, tant à l' égard de ses propres
actionnaires – le groupe flamand Roularta– que vis-à-vis des
différents pouvoirs, politiques comme économiques, de la société belge.
Durant plus de deux décennies, Le Vif/L'Express a pu défendre un
journalisme exigeant, soucieux d'abord de la pertinence et de
l'utilité, pour ses lecteurs, des sujets qu'il abordait. Au nom de
cette éthique, il pouvait parfois estimer nécessaire de fâcher un
annonceur, de heurter un ministre ou de consacrer une couverture à un
thème moins vendeur. Tout cela n'est plus allé de soi dès l'instant
où, inquiétée par une légère érosion des ventes, la haute direction
de Roularta s'est laissée convaincre qu'il fallait remplacer les
journalistes expérimentés, couper les têtes qui dépassent, et faire
de la docilité aux impératifs économiques de l'entreprise un credo
admissible.
L'éditeur du Vif n'est pas le seul à déposséder ainsi la rédaction de
sa capacité à penser ses priorités et à définir ses champs d'action.
En Belgique comme à l'étranger, trop d'entrepreneurs de presse
choisissent, parfois sous le prétexte des difficultés économiques,
d'appauvrir les contenus, de réduire les effectifs, de se priver de
plumes critiques et d'esprits libres, de mettre au placard des
talents fougueux, et de préférer des chefs et sous-chefs soumis.
Le Vif n'est pas le seul, mais il est l'unique hebdomadaire
d'information générale largement diffusé en Communauté française.
Ceux qui l'épuisent aujourd'hui de l'intérieur portent à cet égard
une responsabilité devant l'ensemble de l'opinion.
A l'inquiétude pour l'avenir de ses journalistes chassés, mais aussi
de ceux qui restent, s'ajoute la stupéfaction face à la brutalité
sociale : convoquées un soir par un SMS sur leur portable, les quatre
licenciées ont été renvoyées sur le champ de grand matin, avec
interdiction formelle de repasser par la rédaction pour emporter des
effets personnels. Deux heures sous surveillance leur ont été
concédées, le samedi suivant, pour cette besogne. De quelle faute
gravissime, de quel délit, ces quatre là étaient-elles donc coupables
pour mériter un tel mépris ? Rien ne justifie une telle violence dans
les relations sociales, qui en l'occurrence se double d'un réel
mépris pour le droit du travail et contraste avec l'image de la
paisible entreprise familiale qu'aime à se donner Roularta. La
réaction de la Société des Journalistes du Vif – qui observait dès
jeudi un arrêt de travail – comme le soutien inconditionnel de
l'Association des Journalistes Professionnels et des syndicats,
indiquent que la limite de l'acceptable a été franchie.
La crise financière, la chute des revenus publicitaires, la
diversification technologique des médias et les investissements
qu'elle réclame ne pourront jamais justifier à nos yeux que le
journalisme soit réduit à sa seule valeur économique, que les
journalistes ne soient plus les chiens de garde de la démocratie mais
seulement des petits soldats zélés chargés de vendre des contenus
formatés pour les impératifs commerciaux à court terme.
Nous avons besoin de rédactions expérimentées, en effectif suffisant,
libres et indépendantes. Comme nous avons davantage besoin de matière
grise, d'expertise, de culture et de réflexion journalistique étayée
que de mise en scène spectaculaire de papiers vulgarisés à l'extrême
pour plaire au plus grand nombre. Les comportements de certains
managers et les plans d'économie concoctés au nord comme au sud du
pays ne vont pas dans ce sens. Maintenons à nos médias leurs
capacités intellectuelles : respectons les journalistes !
- Martine Simonis, Secrétaire Nationale de l'Association des
Journalistes Professionnels
- Pascal Durand, Professeur ordinaire à l'ULg
- Benoit Grevisse, directeur de l'école de journalisme de Louvain (UCL)
- François Heinderyckx, Professeur ordinaire à l'ULB
- Claude Javeau, Professeur émérite de l'ULB
- Jean-Jacques Jespers, directeur de l'école universitaire de
journalisme de Bruxelles (ULB)
- Hugues le Paige, journaliste
- Gabriel Ringlet, Professeur émérite de l'UCL
- Marc Sinnaeve, Président du Département journalisme de l'IHECS
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